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Des références qui ne font plus référence
Ce n’est pas aux auteurs des ouvrages de référence de modifier les règles d’orthographe, de grammaire et d’usage.

Chronique de Patrick Moreau, Le Devoir
Dans quelques semaines, ce sera le moment pour une partie des élèves des cégeps du Québec de passer leur épreuve uniforme de français, examen ministériel qui consiste à rédiger une dissertation littéraire et qu’il leur faut impérativement réussir pour obtenir leur diplôme d’études collégiales (DEC). Lors de la passation de cet examen, les élèves ont le droit de se munir d’un dictionnaire et de deux ouvrages de référence en matière de langue (grammaire, manuel de conjugaison, etc.).
Or, cette année, les directions des différents cégeps ont reçu à ce sujet une mise au point de la part du ministère de l’Enseignement supérieur. À mots couverts, celui-ci les mettait en garde au sujet de certains « nouveaux ouvrages de référence qui abordent la réforme de l’accord des participes passés » et il leur rappelait « qu’aucun changement relatif à la correction de l’accord des participes passés » n’a été « pour l’instant apporté dans le cadre de la correction centralisée de l’épreuve uniforme de français ».
Cet avertissement fait évidemment référence au « nouveau » Bescherelle québécois qui écrit, dans la section qu’il consacre à la règle de l’accord du participe passé : « Lorsqu’il est précédé d’un complément direct […], le participe passé [utilisé avec l’auxiliaire avoir] s’accorde avec ce complément. Toutefois, la réforme de l’accord du participe recommande l’invariabilité du participe passé conjugué avec avoir. » Suivent deux exemples, dont celui-ci : « Ces histoires, il les a souvent raconté. »
Un élève qui consulterait ce manuel de conjugaison afin de se remémorer cette règle se verrait donc vraisemblablement induit en erreur par l’ouvrage de référence en question. Il serait amené en toute bonne foi à commettre une faute d’accord. La formulation choisie par les auteurs de ce Bescherelle — soit « la réforme de l’accord du participe recommande […] » — laisse en effet entendre que cette réforme a d’ores et déjà eu lieu et qu’il est donc « recommandé » de ne pas réaliser cet accord avec le complément direct antéposé.
Ce n’est d’ailleurs pas la seule occasion où cet outil de référence a le potentiel d’induire son utilisateur en erreur. S’il consulte en effet la liste des verbes donnée à la fin du célèbre petit livre vert, celui-ci y trouvera de nombreux exemples de verbes qui seront fort probablement considérés comme des erreurs de vocabulaire s’il se risque à les utiliser ; par exemple : abouler, ambiancer, babeler, ou encore couillonner.
Certains de ces verbes sont indiqués comme étant des belgicismes (c’est le cas de babeler) ou des africanismes (ambiancer). On comprend évidemment l’intention des auteurs de cet « Art de conjuguer » : il s’agit de montrer que le lexique du français est vaste et diversifié, qu’il n’est pas, loin de là, limité au seul vocabulaire en usage dans l’Hexagone.
L’intention est louable (et vient de ce que le Bescherelle est vendu en Afrique francophone comme en Belgique). Mais, en même temps, elle soulève un premier problème qui découle du fait que ces verbes (mijoler, motamoter, prober, pindouler, etc.) ne sont pas en usage au Québec et ont donc toutes les chances, si jamais ils étaient utilisés par un élève, d’être tenus pour des termes erronés par les correcteurs recrutés par le ministère pour évaluer les copies de cette épreuve uniforme.


