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La réflexion doit se poursuivre

Certaines dispositions législatives visant à renforcer la laïcité entrent en tension avec les valeurs d’inclusion du Collège Ahuntsic, estime sa directrice générale.

Lettre ouverte de Nathalie Vallée, directrice générale du Collège Ahuntsic, parue dans La Presse 

Depuis l’entrée en vigueur de la Loi sur le renforcement de la laïcité au Québec, plusieurs réflexions ont émergé quant à ses répercussions sur le milieu collégial. Dans un esprit de dialogue constructif, je souhaite partager certaines préoccupations liées à ses effets sur notre mission éducative. Bien que nous ayons la responsabilité d’en assurer l’application, certaines obligations qui en découlent entrent en tension avec les valeurs d’ouverture, d’inclusion et de respect de la diversité qui guident notre institution.

Le système collégial québécois est issu d’une volonté de rendre l’enseignement supérieur accessible au plus grand nombre. Fidèle à cet héritage, le Collège Ahuntsic demeure profondément attaché à une conception de la laïcité qui protège la neutralité de l’État tout en respectant les libertés individuelles. Depuis sa fondation, il s’appuie sur des valeurs d’ouverture, d’équité, de solidarité et d’inclusion qui nourrissent le développement de l’esprit critique, du vivre-ensemble et de l’engagement citoyen. Nous sommes fiers de notre communauté composée d’une grande diversité de parcours, de provenance et d’expérience, et heureux de constater que le climat qui y règne est sain et respectueux.

Or, certaines dispositions de la loi soulèvent des enjeux importants qui nous placent devant un défi réel : concilier le respect du cadre législatif avec le maintien d’un environnement accueillant et accessible à toutes.

Je dis toutes, puisque les personnes les plus directement touchées par le renforcement de la loi sont des femmes. Depuis le 1er septembre, les cégeps et les universités doivent refuser l’accès à leurs locaux aux personnes dont le visage est couvert. Concrètement, certaines femmes se verront privées d’études, de services ou tout simplement de la possibilité d’entrer dans nos établissements. Nous serons également contraints d’interdire l’accès à des mères, des sœurs, des amies qui souhaiteraient assister à une remise de bourses ou à une cérémonie de fin d’études. Ces situations, bien réelles, sont rarement évoquées dans le débat public.

Cette préoccupation est d’autant plus vive que les effets de la loi se répercuteront bien au-delà de nos campus. Son application est plus restrictive dans les réseaux scolaire et préscolaire, où le port de signes religieux est interdit pour plusieurs catégories d’emplois. Pour certaines de nos étudiantes portant le voile qui sont appelées à vivre un stage ou faire carrière dans ces milieux, cela représente un obstacle concret à leur parcours de formation et à leurs perspectives professionnelles. Nous décourageons et excluons ainsi des femmes qui aspirent pourtant à contribuer pleinement à la société québécoise.

Le milieu collégial est également préoccupé par les exigences visant la représentation visuelle des personnes dans les communications institutionnelles. Lorsqu’on demande à nos établissements de retirer ou d’éviter de montrer certaines personnes en raison d’un signe religieux qu’elles portent, nous ne sommes plus seulement dans le registre de la neutralité de l’État. Nous nous rapprochons d’une forme d’effacement. Une photo qui ne reflète plus la diversité réelle de notre communauté ne présente pas la réalité telle qu’elle est. Elle risque surtout d’envoyer un message d’exclusion à celles et ceux qui ne s’y reconnaissent plus.

Un signal collectif

Au-delà des dispositions particulières de la loi, c’est aussi le signal collectif que nous transmettons qui mérite réflexion. Que comprend une jeune femme musulmane lorsqu’elle constate que sa présence est restreinte dans certains espaces, que ses possibilités professionnelles sont limitées ou que son image est absente des communications officielles ? Que retiennent nos concitoyennes et concitoyens du regard que la société porte sur eux ? Même lorsque l’intention est de renforcer la neutralité de l’État, le risque demeure que plusieurs perçoivent plutôt un message de rejet.

Comme directrice générale, je suis témoin chaque jour du rôle transformateur que joue le cégep dans les trajectoires de vie. Je crois que la laïcité et l’inclusion ne sont pas des valeurs incompatibles. Au contraire, elles doivent pouvoir se renforcer mutuellement.

Il me semble donc essentiel de réfléchir aux moyens de faire vivre les principes de la laïcité tout en préservant pleinement l’accès à l’éducation et à la participation citoyenne.

Nous appliquerons les mesures requises, même s’il n’y a pas d’enjeux de laïcité au Collège. Nous demeurerons attentifs à leurs conséquences humaines et institutionnelles, particulièrement lorsqu’elles risquent de créer de nouveaux obstacles à l’accès à l’éducation ou à la pleine participation à la vie collective.

Alors que se déroule la campagne électorale, j’invite les candidates et les candidats des formations politiques à engager une réflexion sur l’équilibre à maintenir entre les exigences législatives et les valeurs fondamentales qui inspirent nos établissements d’enseignement supérieur. Je souhaite qu’un tel dialogue permette d’envisager des solutions conciliant les principes de la laïcité avec l’accessibilité à l’éducation, afin que nos collèges puissent demeurer fidèles à leur vocation première : ouvrir leurs portes à celles et ceux qui aspirent à apprendre, se développer et contribuer à la société.

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